Retrouver des rues connues. Retrouver l’air humide. Retrouver le vert et les fleurs oranges. Revoir des enseignes qui me font resurgir des souvenirs joyeux. Peureux, lointains. Plus de militaires. Longer la tienda, l’unique magasin qui était ouvert pendant le confinement. Aller acheter des grenadillas et soutenir le regard. “Tu me reconnais ?” Retrouver les hauts arbres verts et la fontaine qui n’a cessée de couler. Revoir les hommes à chapeau, un tissu blanc sur l’épaule. Machette à la ceinture et bottes jusqu’aux genoux. Retrouver les cartes qui se jouent sur la table en pierre. Revoir les femmes aux robes à fleurs. Réentendre mi amor que te sirve. Sentir l’odeur du café et l’émotion qui s’arrête difficilement à l’entrée de mes yeux. Regarder les fleurs mauves et sourire devant les étoiles de Noël qui volent dans le ciel. Réaliser. Être déboussolée.

Quelques jours plutôt, j’emballe des bières dans mes vêtements. Je place d’abord le chocolat et puis des “orvals ou des orvaux ?” Peu importe. Encore des pots de pâtes à tartiner au chocolat, une ponceuse, ma trousse de toilette et je referme mon sac. Les amis sont là, des sourires, des câlins. “Je laisse ma porte ouverte. Les clefs sont là si besoin”. Je pars, encore une fois. Mille questions s’entrechoquent dans ma tête. Un pas et puis l’autre. Un cœur qui bat, qui embrasse. Mamie n’est plus là. A Amsterdam, ce n’est pas sa voix que j’entends me demander si je cherche un marin et quand est ce que je reviens. Une voix d’homme qui fait chaud au cœur, malgré moi. Je pars.

Mon meilleur ami vient me chercher à l’aéroport. A l’autre bout du monde, je me sens toute petite. Nicolas est là. Ornella et Maïa aussi. Je regagne quelques centimètres, une fois mon sac dans la voiture. Je sombre dans le sommeil et me réveille au sommet des montagnes. Je redécouvre la papaye et les patacones. Les arepas et les huevos revueltos. Deux jours pour me remettre à flot. Trouver une carte SIM, sortir des pesos, s’arrêter à la peluquería, et passer des heures à table à converser avec le petit monde de mes amis. Ça rigole, ça parle fort, je suis bercée par les accents tantôt de la côte, tantôt du centre. Parfois, quatre mots différents pour un même objet. Ça dépend d’où tu viens en Colombie. Je me perds et me rattrape quelques phrases plus tard. Je me perds.

Le départ pour les hautes montagnes arrive. Je me déleste d’une bière, d’un fromage, de bonbons, d’une tablette de chocolat et pourtant mon sac me semble encore plus gros qu’à l’arrivée. Sous ma semelle gauche, des pesos, sous ma semelle droite, des euros et ma carte bancaire. Ornella me rappelle les réalités de son pays. La Gare du Nord est grande. “Ten cuidado. Tu es une touriste.” Dans le bus, je retrouve Jésus et Marie, le vallenato, et les snacks qui se vendent à tue-tête. Ni pardon ni oubli est tagué sur un mur. Ni perdón ni olvido.

L’histoire reprend ici, avec ma tasse de café aux fleurs mauves. Les enfants jouent au foot. Un chien dort sous ma chaise. Un homme chante, un lasseau à la main. Des regards se perdent et se rattrapent par la discussion d’à côté. Des sourires et une main sur une épaule. L’écriture me revient et coule à flot. Écrire pour ne pas oublier cette beauté là. Malgré tout. Elle existe aussi. Attendre Nelson pour monter au sommet de la montagne, croiser Alex, recevoir la bénédiction et une invitation. Monter sur la moto. Serrer les épaules de Nelson pour ne pas tomber avec le poids de mon sac à dos. Nelson rigole. Nelson n’a plus son masque. Nelson change de vitesse et monte, monte, monte. Jusqu’à la fin de la route. Je continue à pieds. Un chemin que je reconnais, la barrière en bambou, retrouver la guadua, poser les pieds sur les bonnes pierres. Les choisir et avancer de pierre en pierre. Traverser la rivière. Monter encore. Le temps s’arrête. Trois ans plus tôt. L’appel de l’ailleurs. A la recherche de ce qui a été perdu. Et l’angoisse de la finitude. Ou de l’éternel recommencement. L’absurde et l’injustice. Et toucher quelque part, le mouvement, la création, le rassemblement. Et tenter de dénouer les noeuds.

Diego, Lara, Ainhoa et Noé
Revoir les amis et les enfants qui ont grandi. Des câlins généreux, des histoires, des souvenirs. Les plantes qui ont poussé et la maison rénovée. Dans le ciel, des oiseaux rouges, jaunes, bleus qui brillent comme des écailles de poisson. Sur les bouts des branches, des bananes, des araçás et des citrons. Mon corps est déjà couvert de piqûres et je réapprends à cohabiter avec les insectes. Plus loin, les mêmes chiens aboient au même endroit. Papy Hermoso, “mon grand-père” qui veillait sur moi les lendemains de tempête, son cheval gris comme lui à ses côtés, répare une clôture et m’embrasse les yeux pétillants, la main rêche sur ma joue. Toujours le même parfum. Reconnaître les plantes de yuca. Écouter le silence plein de vie sauvage. Encore se frayer un chemin plus haut et dégager les feuilles comme on ouvre un rideau. Se sentir comme un insecte face à un éléphant, devant la densité de la nature et laisser mes pieds se souvenir de comment on marche à la montagne.

Et puis encore, jouer avec les enfants sur la balançoire. Entendre leurs rires et, encore plus fort, leurs pleurs. Imaginer des jeux invisibles. Avancer. Écouter l’accent d’ici me dire: “Bienvenue à la maison.” Et penser que notre monde ne tourne pas rond.























































